Un cas de furonculose pyotraumatique

Commémoratifs et anamnèse

Abby est une chienne stérilisée de race Labrador du Retriever, âgée de 7 ans.

Elle est présentée en consultation pour une visite de contrôle consécutive à une consultation 3 jours auparavant chez un confrère, suite à l’apparition brutale d’une plaque suintante et extrêmement prurigineuse sur la joue. Malgré 3 jours de traitement (amoxicilline-acide clavulanique à 25 mg/Kg par jour pendant 7 jours, de la prednisolone 20 mg par jour pendant 4 jours et du Predniderm® en application locale quotidienne), la lésion s’étend, le prurit et la douleur persistent.

Abby vit en maison avec accès à un jardin sans congénère. Elle est nourrie avec des croquettes de marque Hill’s j/d®. Elle est à jour de ses vaccinations. Elle reçoit un traitement antiparasitaire interne tous les 4 mois et un antiparasitaire externe à base d’imidaclopide et de perméthrine (Advantix ® spot-on) tous les mois.

Examen dermatologique

  • Examen à distance

L’examen dermatologique à distance permet de constater que la lésion est localisée et intéresse le côté gauche de la face, ainsi que le cou. Elle s’étend du canthus externe de l’œil gauche sur toute la face latérale et ventrale de l’encolure (photos 1). On constate également le caractère inflammatoire et exsudatif de la lésion.

Photo 1: Vue générale de la face ventrale de l’encolure. La lésion intéresse le cou et le côté gauche de la face et de l’encolure.

La distribution des lésions est schématisée dans la figure 1.

Figure 1: Distribution des lésions : la lésion est localisée au côté gauche de l’encolure et de la face.

  • Examen dermatologique rapproché

L’examen dermatologique rapproché, facilité par la tonte préalable réalisée par le confrère, permet de bien mettre en évidence l’étendue de la lésion. La douleur est présente mais supportable lors de l’examen.

On remarque que les lésions s’étendent dans les poils au-delà de la limite de la tonte effectuée par le confrère, ce qui témoigne de la nature extensive de l’affection.

Une nouvelle tonte est réalisée sans anesthésie. On peut alors observer des zones d’épaississement cutané en plaques suppurées, de l’érythème sévère, des pustules, des furoncles, des ulcères à bords émiettés mais non hyperpigmentés, des fistules, et des érosions avec de nombreuses lésions satellites de papules, furoncles et ulcères qui laissent sourdre un pus sanieux (photo 2 et 3).

Photo 2 : Vue rapprochée du cou. On observe des ulcères (flèche blanche), des fistules (flèches noires) et des furoncles (flèche grise). Notez les bords émiettés mais non hyperpigmentés des ulcères et des fistules.

Photo 3: Vue rapprochée de la joue. Erythème marqué, exsudation et croûtes (flèche large), érosions. Notez les lésions satellites de papules (flèches fines).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Synthèse clinique

Abby présente une dermatose aiguë, brutalement et fortement prurigineuse, douloureuse, rapidement extensive, localisée, intéressant la face latérale gauche de la tête et de l’encolure et le cou, avec des lésions érythémateuses, érosives, ulcératives et fistuleuses suppurées, et de l’œdème, entourés de lésions satellites papuleuses, pustuleuses, et furonculeuses.

Hypothèses diagnostiques

Hypothèse diagnostique

Arguments en faveur

Arguments en défaveur

Examens complémentaires

FURONCULOSE PYOTRAUMATIQUE

Caractère aigu d’évolution rapide

Localisation à la joue

Prurit et douleur

Lésions satellites de furoncles et d’ulcères

Race prédisposée (Labrador du Retriever)

Saison

 

Aspect lésionnel (lésions satellites)

Cytologie cutanée

(Biopsie cutanée et histopathologie)

DERMATITE PYOTRAUMATIQUE

Caractère aigu d’évolution rapide

Localisation à la joue

Lésion exsudative

Prurit et douleur

Race prédisposée (Labrador du Retriever)

Saison

Lésions satellites

Présence de furoncles et ulcères

Aspect lésionnel (pas de lésions satellites)

Cytologie cutanée

DERMATITE DE CONTACT

Caractère aigu et extensif

Prurit intense

Aspect lésionnel

Pas de commémoratif d’application de produit

Age d’apparition

Eviction du contact avec le produit incriminé

PYODEMODECIE

Lésions suppuratives, furoncles

Prurit et douleur

Caractère aigu

Raclages cutanés

DERMATOPHYTOSE SUPPUREE

Erythème, papules, pustules

Aspect exsudatif

Douleur et prurit

Etendue des lésions

Furoncles, ulcères et fistules

Pas de contagion

 

Examen en lumière de Wood

Trichogramme

Culture fongique

Examens complémentaires

  • Trichogramme

Des poils sont prélevés en périphérie de lésion et observés au microscope entre lame et lamelle dans du lactophénol. Cet examen peut permettre la mise en évidence de spores ou filaments mycéliens.

Résultat : aucune anomalie n’est notée à l’examen direct.

  • Examen en lumière de Wood

L’examen de l’ensemble du pelage à la lumière de WOOD est réalisé dans une pièce sombre. Il permet d’observer une fluorescence jaune-vert en bâtonnets à la base des poils, émise par des pigments présents chez certains champignons lorsqu’ils sont excités par une lumière UV.

Résultat : aucune fluorescence jaune-vert n’est mise en évidence.

  • Cytologie cutanée par impression sur lame

Des calques sont réalisés par apposition d’une lame dégraissée sur un furoncle et une pustule intacte que l’on a ouverte à l’aide d’une aiguille. Les prélèvements ont été séchés à l’air puis colorés avec une coloration rapide RAL 555 ®. L’examen est réalisé au microscope depuis un faible grossissement jusqu’à l’immersion, grossissement x 1000.

Résultat : nous observons quelques images de phagocytose par des polynucléaires neutrophiles plus ou moins dégénérés (photos 4 et 5).

Photo 4: Calque cutané par impression d’une pustule fermée (Coloration RAL 555®, grossissement x1000). Nombreux polynucléaires neutrophiles dégénérés (1) et macrophages (2).

Photo 5: Calque cutané par impression d’un furoncle fermé (Coloration RAL 555®, grossissement x1000). On observe de nombreux polynucléaires neutrophiles dégénérés (1) avec des cocci en position intracellulaire (flèches) sur un fond d’hématies (2).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le prélèvement ayant été réalisé sur une lésion fermée, les images de phagocytoses nous permettent de conclure à une origine infectieuse des lésions (et non une complication bactérienne secondaire) et ainsi distinguer la dermatite pyotraumatique (dermatite inflammatoire secondairement infectée) de la furonculose pyotraumatique (origine infectieuse).

  • Raclages cutanés

Les raclages cutanés sont réalisés sur un pli de peau pincé entre deux doigts à l’aide d’une lame de scalpel émoussée enduite de lactophénol, jusqu’à la rosée sanguine. Trois prélèvements sont effectués en zone peu suintante.

Le produit de ces raclages est observé au microscope dans du lactophénol entre lame et lamelle au grossissement x 40 puis x 100.

Résultat : aucun élément figuré n’est mis en évidence à l’examen microscopique.

Remarque : le tableau lésionnel, avec en particulier la présence de lésions satellites, et les résultats des raclages cutanés et des cytologies cutanées sont suffisants pour nous permettre de poser un diagnostique sans avoir besoin de réaliser les biopsies cutanées.

Compte tenu des résultats des examens complémentaires immédiats, il est décidé de différer les prélèvements de poils en vue d’une culture fongique. Notre décision sera réévaluée en fonction de la réponse au traitement.

Diagnostic

L’examen de l’animal et les résultats des examens complémentaires nous permettent d’établir le diagnostic de furonculose pyotraumatique.

Traitement

Les objectifs du traitement sont de soulager rapidement l’animal et de parvenir à une guérison bactériologique et clinique.

  • Traitement topique

Tonte de la lésion:

Elle est en général réalisée lors de l’examen dermatologique rapproché afin de visualiser correctement l’étendue des lésions. Cette tonte est très souvent réalisée sous anesthésie générale car les lésions sont généralement douloureuses. Elle permet d’éliminer les croûtes, le pus agglomérés dans les poils et rend d’autant plus facile l’application des traitements locaux qui seront alors plus efficaces.

Shampooings antiseptiques:

Nous avons choisi un shampooing à base de Chlorexidine à 2% (DOUXO Pyo®) pour son efficacité et l’absence d’effets secondaires. Il est prescrit à raison de d’un shampooing tous les deux jours pendant 2 semaines, suivi de l’application d’un hydratant cutané Ermidra®, et ce jusqu’à la visite de contrôle prévue 2  semaines plus tard.

  • Traitement systémique

Le traitement anti-infectieux systémique doit être prolongé. Le choix de l’antibiotique sera soit empirique soit dicté par les résultats d’un antibiogramme.

Nous avons choisi de continuer la prescription du confrère, à savoir l’association amoxicilline-acide clavulanique à raison de 12.5 mg/Kg matin et soir (KESIUM 500®, 1 comprimé matin et soir). Nous décidons de ne pas réaliser de bactériologie malgré le caractère profond de la pyodermite car Abby est déjà sous traitement antibiotique, et il semble préférable de ne pas l’interrompre pour la réalisation de la bactériologie. Notre décision sera revue en fonction de l’évolution des lésions lors des visites de suivi.

Suivi

  • J + 2 semaines

L’érythème et l’œdème sont moins marqués laissant apparaître 4 zones assez distinctes de furonculose. Les lésions sont asséchées et des croûtes remplacent progressivement les furoncles et les ulcères (photo 6). 

Photo 6: Suivi à J + 2 semaines. Régression des lésions isolant 4 zones de furonculose.

Photo 7: Suivi à J + 2 semaines. L’œdème est moins marqué. Les ulcères et les furoncles sont plus individualisés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Remarque : l’évolution des lésions étant favorable, il est décidé de ne pas réaliser d’antibiogramme.

Le traitement anti-infectieux initial est continué encore 3 semaines, les shampooings sont espacés à raison de 2 par semaine.

  •  J + 6 semaines

La guérison est quasi complète. Les poils repoussent, la peau reste hyperpigmentée en regard des zones où les lésions étaient les plus profondes. Plus aucune croûte n’est visible.

L’antibiothérapie est maintenue encore 2 semaines, et les shampoings espacés à raison d’une fois par semaine.

Photo 8: J + 6 semaines. Repousse du poil, peau hyperpigmentée en regard des lésions les plus profondes sous le cou.

Discussion

La folliculite/furonculose pyotraumatique est une dermatose dont le diagnostic repose essentiellement sur les commémoratifs (race Labrador prédisposée, pelage dense), l’anamnèse (apparition brutale, évolution rapide, saison et températures estivales), et la clinique (localisation sur la joue et le cou d’une lésion en plaque œdémateuse, très érythémateuse, exsudative et purulente, collant le poil, et bordée par des pustules et/ou des furoncles satellites) [1, 4, 5].

Il peut être toutefois difficile de distinguer dermatite pyotraumatique (pseudo-pyodermite) d’une folliculite/furonculose pyotraumatique (pyodermite vraie). En effet les éléments anamnestiques ainsi que les commémoratifs sont identiques dans les deux affections. La clinique va permettre de trancher, et notamment lors de la tonte de la lésion. Lors de dermatite pyotraumatique, la tonte révélera une plaque bien circonscrite, œdémateuse, érythémateuse, exsudative avec des érosions. Lors de folliculite/furonculose pyotraumatique, nous observerons des lésions satellites de pustules ou de furoncles, voire de fistules hémorragiques comme dans notre cas.

Une anesthésie générale est souvent nécessaire pour réaliser la tonte car les lésions sont douloureuses, ce qu’a dû réaliser le premier confrère qui a examiné Abby.

La tonte présente également un intérêt thérapeutique indispensable : la pénétration des topiques est largement facilitée, et leur efficacité est maximale.

Par ailleurs, lorsque des lésions de pustules sont observées (lésion fermée), la cytologie cutanée prend toute son importance, ce qui a été le cas ici. En effet, l’observation de bactéries, de polynucléaires, ainsi que des images de phagocytose sur le prélèvement d’une lésion fermée, images souvent rares lors de pyodermites profondes mais à rechercher, permet de poser le diagnostic de pyodermite vraie. Ce qui n’est pas le cas sur une dermatite pyotraumatique. En effet, la surinfection étant secondaire, il n’est pas possible d’avoir les deux critères  cocci en phagocytose dans des polynucléaires et lésion fermée qui permet de conclure à une origine bactérienne primitive, et non une complication secondaire.

L’histopathologie est le deuxième moyen de différencier les deux entités. Dans notre cas, la clinique étant suffisamment évocatrice, la biopsie cutanée n’a pas été réalisée.

Le pronostic immédiat est bon, amis les récidives sont fréquentes. Cette entité serait la conséquence de traumatismes auto-infligés, le prurit serait alors là l’origine du cercle vicieux qui s’opère, particulièrement dans les races à pelage dense [1, 4]. Dans le cas d’Abby, la présence de sa congénère et de leurs jeux de mordillements pourrait être le point de départ de la dermatose. Une cause allergique, notamment aux puces est également incriminée.

Le traitement est celui d’une pyodermite profonde. Il associe un traitement topique et un traitement systémique antibiotique prolongé. Toute corticothérapie est contrindiquée dans la furonculose pyotraumatique. L’intérêt de poser un diagnostic précis entre dermatite et folliculite/furonculose pyotraumatique prend ici toute son importance. En effet, le traitement spécifique de la dermatite pyotraumatique est la corticothérapie orale et locale, alors qu’elle est formellement contrindiquée lors de furonculose. Notre confrère a prescrit des glucocorticoïdes locaux et systémiques. Ceci peut expliquer l’aspect extensif persistant après 4 jours de soins locaux et d’antibiotiques systémiques. En effet, l’effet anti-inflammatoire et antiprurigineux immédiat des glucocorticoïdes n’est que de courte durée et on observe un effet rebond parfois considérable, qui peut être à l’origine de récidives ou du passage de pyodermite superficielle en pyodermite profonde [1].

 La durée du traitement antibiotique n’est pas la même non plus : une dizaine de jours pour la dermatite pyotraumatique, contre 6 semaines plus 2 semaines au-delà de la guérison clinique pour la furonculose pyotraumatique.

En conclusion, les causes de cette dermatoses sont encore mal élucidées, et le diagnostic différentiel prend toute son importance dans la bonne gestion de la thérapeutique, et donc dans le pronostic.

Bibliographie

  1. Polycopiés de Cours du CES 8, 2012.
  2. CARLOTTI D.-N. Diagnostic dermatologique, 2002, Editions MASSON, Paris, 99 pages.
  3. GUAGUERE E., BENSIGNOR E. Thérapeutique dermatologique du chien, 2002, Editions MASSON, Paris, 260 pages.
  4. GUAGUERE E., PRELAUD P. Guide pratique en dermatologie canine, 2006, Editions KALIANXIS, 596 pages.
  5. SCOTT D. W., MILLER W. H., GRIFFIN C. E. Muller and Kirk’s small animal dermatology, 6th Edition, 2001, W. B. SANDER COMPANY, Philadelphia, 1528 p.

 

 

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